Tout quitter pour un EMS, un long chemin pas si tranquille...

Mardi 10 Avril 2018

Pour les retraités, quitter son appartement pour entrer en maison de retraite n’est pas nécessairement une étape facile. Leur vie sociale et le sentiment de sécurité sont également des sujets qui les tracassent. Rencontre avec des retraités du Canton de Genève.


Quand on parle avec des personnes vivant en EMS (Établissements médicaux spécialisés) de la qualité du personnel, de la nourriture ou des animations mises en place par les différentes résidences, tout semble aller pour le mieux. Pourtant de nombreux sujets ont tracassé ou tracassent encore les pensionnaires de maisons de retraite. Que ce soit sur leur adaptation à un nouvel environnement ou sur leur vie sociale, les retraités ont bien des sujets de préoccupation.  Si on ne les entend pas souvent, ils ont paradoxalement beaucoup de choses à raconter.
Le contact humain, une priorité
Pour beaucoup de résidents, le contact avec d’autres personnes, que ce soit des pensionnaires ou des aides-soignants est capital. Souvent loin de leurs familles, veufs ou veuves, il est important de trouver des personnes avec qui parler et échanger, ce qui n’est pas toujours chose aisée. « Je trouve qu’il n’est pas facile de trouver des personnes avec qui parler, jouer ou sortir. Beaucoup sont très malades, confie Lucette Chappuis de l’EMS des Charmilles. C’est compliqué de vivre avec tout ce monde ». Un avis sur la difficulté de vivre en communauté partagé par Daniel Cherix, pensionnaire à l’EMS Jura Pierre de la Fée aux Avanchets. « J’aime bien rester dans ma chambre, car les gens qui perdent la tête, ça me mine le moral ».
Pour Lucienne Mermoud, si le contact humain est important elle évite de trop s’attacher aux gens pour une raison bien précise. « J’ai quelques amis, mais j’essaye de ne pas trop me lier à eux à cause de la mort. C’est très dur de perdre ses amis », confie-t-elle. Ainsi, une pensionnaire préférant rester anonyme dévoile que si elle ne se mêle pas aux autres résidents, c’est à cause son caractère. « Je préfère rester dans ma chambre plutôt que d’être avec les autres pensionnaires. Je n’ai pas de problèmes particuliers avec eux, mais je suis quelqu’un de plutôt solitaire ». « La majorité des pensionnaires sont des gens très pudiques. Ils ne parlent pas si on ne s’intéresse pas à eux. Pour qu’ils s’ouvrent, il faut prévoir un moment privilégié en tête à tête, observe Laure Déprés, responsable de l’animation à l’EMS de la Terrassière. Quand on leur demande comment ils vont, ils répondent habituellement que le personnel est très gentil avec eux ».
À l’inverse, pour certains retraités, la vie en communauté apporte plein de surprises. « Je pense qu’il faut aller vers les autres. Le contact humain c’est très important. C’est terrible et triste d’être seuls, affirme Andrée Dill, pensionnaire de la maison de retraite des Charmilles. Avec autant de résidents, on peut trouver de belles amitiés ». Un point de vue partagé par un pensionnaire d’un EMS situé au centre-ville de Genève. « C’est capital d’être avec d’autres personnes. Je suis quelqu’un facile d’approche. J’aime parler avec les gens, c’est mon caractère ». Au-delà de la cohabitation, les différentes activités proposées par les résidences sont également un bon moyen de se créer de nouvelles amitiés. « À force d’être avec d’autres résidents et de partager les mêmes activités, on se fait des amis par contact obligatoire », apprécie Lucien Perrelet de l’EMS Jura Pierre de la Fée. 

À force d’être avec d’autres résidents et de partager les mêmes activités, on se fait des amis par contact obligatoire 

Pas toujours facile
Psychologiquement, pour bon nombre de résidents, le fait d’être admis en maison de retraite n’est pas facile à vivre. Pour beaucoup, ce changement dans leur vie est difficile à accepter. Perte de repères, sensation d’être une charge, s’adapter à ce nouvel environnement n’est pas toujours chose aisée. « Généralement les résidents ne parlent pas d’eux, explique Laure Déprés. Quand ils ne sont pas bien et qu’ils n’ont pas le moral on le voit et on va vers eux. C’est rare qu’ils viennent nous parler d’eux même pour nous faire part de leurs états d’âme ».
Certains pensionnaires ont au départ eu du mal à se sentir chez eux, comme ce fut le cas pour Marcelle Blondel. « Ça a été un choc physique et moral d’entrer en EMS, explique la résidente arrivée en 2013 dans l’établissement de la Terrassière. J’ai eu de la peine à accepter le changement. Quand on arrive, on ne connaît personne, on se sent isolé. Avec le recul, je me dis que c’était une bonne décision, car je ne pouvais pas rester seule ». Le fait de pouvoir personnaliser leur chambre comme ils le veulent est une étape importante dans le processus d’adaptation des résidents, comme le confirme Lucien Perrelet, pensionnaire à l’EMS Jura Pierre de la fée.
« Notre adaptation à ma défunte épouse et moi-même s’est bien passée. Il faut être lucide face à la situation. Il est vrai que pouvoir apporter nos affaires et de pouvoir personnaliser notre chambre est très important. Ça nous a aidés à nous habituer ». Pour d’autres, l’adaptation n’est jamais vraiment complète. « Ça a été très difficile de lâcher mon appartement ainsi que mes voisines avec qui j’étais très proche. Malgré le fait que j’aie pu amener mes affaires, c’est très difficile d’être dans une chambre anonyme ».

À force de solliciter le personnel, on se sent comme une charge pour eux. Garder cette liberté de faire « ce qu’on veut » permet de se sentir vivant

A contrario, pour certains, le fait d’intégrer un EMS a été ressenti comme un vrai soulagement. Cela  a été le cas pour Marie-Claude Fellay pensionnaire à la résidence de la Terrassière. « Je suis tombée  trois fois chez moi et je ne pouvais plus rester seule, se souvient-elle. Pour moi, le changement n’était pas important, mais il est capital d’avoir quelqu’un présent pour vous quand vous n’êtes plus capables de vous occuper de vous-même. Ici, si on a besoin de quelqu’un, ils viennent tout de suite ». Pour certains résidents enfin, la réussite de l’adaptation à ce nouvel environnement dépend simplement de quelques détails. « Je me fichais du changement. Pour moi, le plus important était de garder ma liberté. C’est-à-dire, de pouvoir continuer à sortir pour voir mes amis et pour aller jouer aux cartes. À force de solliciter le personnel, on se sent comme une charge pour eux. Garder cette liberté de faire « ce qu’on veut » permet de se sentir vivant » confie un pensionnaire.
La sécurité, indispensable
Un certain nombre de résidents ayant dû quitter leur domicile pour des raisons de santé ont eu des problèmes d’adaptation à ce nouvel environnement, même s’ils admettent que le fait de se sentir en sécurité les a beaucoup aidés dans ce processus d’acclimatation. « Le sentiment de sécurité est un élément très important. Le simple fait de savoir que si j’ai besoin des infirmières elles sont là très rapidement me rassure énormément. Ça me permet de me sentir vraiment chez moi », explique Andrée Dill de la résidence des Charmilles.
Un constat que partage le pensionnaire d’un EMS du centre-ville. « On est âgés, et on est plus capable de se faire du souci, explique-t-il. Dès qu’il y a quelque chose qui ne joue pas, on en parle et le personnel se charge de résoudre le problème. Ce côté-là de la sécurité est aussi crucial. C’est important de savoir qu’ils sont là pour nous au cas où et quels que soient nos besoins ». Ce qui permet à l’un des pensionnaires interrogés de conclure : « finalement on est très heureux de ce qu’on a. On a de la chance d’avoir un service de cette qualité. Ce serait difficile d’avoir plus ».
 


Du baby-boom au papy boom, un enjeu pour les EMS...

L'EMS Jura Pierre de la fée à Cointrin
L'EMS Jura Pierre de la fée à Cointrin

Avec la progressive mise en retraite de la génération baby-boom, le nombre de prétendants à une place en EMS va exploser dans les années à venir. Quels seront les moyens à disposition pour ces établissements et quel sera le plan d’action du canton face à cette menace ?
Selon l’OCSTAT (office cantonal de la statistique), à la fin 2012 sur 4060 lits, 3688 personnes étaient hébergées dans les 52 établissements médicaux sociaux du canton. A la fin 2012, 4672 personnes travaillaient en EMS. Aujourd’hui, 5046 résidents sont répartis sur les 52 EMS à Genève pour 3946 emplois. On peut observer une baisse du nombre d’emplois probablement due à la conjoncture économique difficile. Néanmoins, cette proportion d’emploi devrait passablement augmenter dans les années qui viennent avec notamment la retraite de la génération baby-boom.
En Suisse, l’on prévoit une augmentation globale d’au moins 40% du nombre de personnes dépendantes de 65 ans et plus entre 2010 et 2030 (OBSAN, novembre 2011). Pour le canton de Genève, un doublement de la population des personnes âgées de 80 ans et plus est attendu d’ici 2040. Si fin 2012 elles étaient 22’062, elles seront 36’688 d’ici 2030 et 42’882 en 2040 selon l’OCSTAT. Pour faire face à ce phénomène, le canton de Genève a établi sa politique en favorisant des personnes en perte d’autonomie, et en mettant en place deux programmes cantonaux, Soins palliatifs et Plan cantonal Alzheimer. Des mesures de lutte contre la pénurie de personnel soignant font aussi l’objet d’une politique cantonale spécifique. « Il faut surtout se demande si les moyens que nous avons à disposition seront maintenus, s’interroge Laure Deprès, responsable de l’animation à l’EMS de la Terrassière. Aujourd’hui nous avons de bonnes conditions de travail. Si les moyens sont maintenus, on pourra continuer à prodiguer des soins de qualité ». Dans sa politique médicosociale, le canton de Genève a donné la priorité, au maintien à domicile de la personne, avec, en conséquence, le développement de structures d’accueil intermédiaires. En effet, depuis 2010, les EMS assument exclusivement une mission de long séjour, alors qu’auparavant ils pouvaient accueillir des personnes âgées pour des séjours de courte durée.


Miguel Hernandez


L’Ecole de Journalisme de Genève



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