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Les clubs verrouillent la communication, le journalisme sportif dans la tourmente

Vendredi 4 Juin 2021

Les tensions entre dirigeants de clubs de football et médias mettent en danger l’exercice du journalisme sportif. Le travail des communicants sur les réseaux sociaux tels que Twitter ou Instagram nuit également au métier. Pour de nombreux experts, l’arrivée des nouveaux médias et plateformes pourrait marquer un renouveau.


Pour le journaliste sportif de la Radiotélévision Suisse, Philippe Von Burg, la volonté des clubs sportifs de contrôler et verrouiller leur communication en direction des médias est très grave : « C’est très dérangeant pour notre métier. Le meilleur exemple est celui de l’éjection du Nouvelliste des matchs du FC Sion et malgré la pression exercée par certains médias, cela n’a rien changé. Dans ces cas-là, les journalistes sont malheureusement impuissants. » Autre exemple, frappant, l’organisation des interviews en Angleterre : « En Angleterre, les chaînes TV ont 10 minutes montre en main pour mener leurs interviews et tout est contrôlé car les joueurs ne doivent pas dire quelque chose de négatif sur les dirigeants. » explique le journaliste indépendant Romain Molina, auteur du livre « The Beautiful Game » publié le 6 novembre 2020 aux éditions Exuvie.
Et ce n’est pas tout : de plus en plus de joueurs et de clubs se montrent réticents à répondre aux journalistes, comme le constate le commentateur de la chaîne de télévision RMC, Alex De Castro : « Lors des conférences de presse, il y a beaucoup de journalistes, mais bien peu de questions retenues. Les clubs verrouillent la communication et les joueurs sont désormais formatés dès leur plus jeune âge à pratiquer la langue de bois. De nos jours, il devient nettement plus intéressant d’interviewer des anciens joueurs ou entraîneurs. » Laurent Favre, rédacteur en chef de la rubrique sportive du Temps, dénonce quant à lui l’incroyable pouvoir des chargés de communication : « Les chefs de presse des clubs veulent très souvent relire les citations et les interviews, ce qui limite beaucoup le travail des journalistes. » « Aujourd’hui, les clubs sportifs sont moins dépendants de la presse comme c’était le cas il y a encore une vingtaine d’années en arrière, analyse Geff Scarantino, chef de presse du Genève Servette Hockey Club. De plus en plus, les clubs deviennent leur propre média afin de maîtriser au mieux leur image et leur communication. »
De plus en plus, l’exercice du journalisme sportif est mis à mal par la communication sur les réseaux sociaux.  Pour Philippe Von Burg, cela représente un danger : « Ce n’est plus du journalisme mais de la mise en forme. Les clubs font dire ce qu’ils veulent entendre. » Et les clubs soudoient les influenceurs afin que ces derniers répandent une bonne image, comme l’explique Romain Molina notamment à propos du Paris Saint Germain : « Le PSG veut que les influenceurs nourrissent une bonne image du club. Pour cela, le club offre des cadeaux comme des maillots, des billets en loge, etc. En échange, les influenceurs vont renvoyer une image positive du club. »  Pour Geff Scarantino, les réseaux sociaux sont un enjeu primordial et il est clair qu’une pression y est liée : « L’image sur les réseaux sociaux est primordiale. C’est un remarquable outil marketing à conditions qu’on en maîtrise les codes. »
Bonnes relations avec les médias
Évidemment, du côté des clubs, on affirme entretenir de très bonnes relations avec les médias, comme le raconte par exemple le porte-parole de Neuchâtel Xamax, volontiers lénifiant : « Nos rapports avec les médias sont excellents. Nous avons toujours tenu à accueillir la presse avec convivialité et à lui parler en toute honnêteté. En retour, nous constatons le même respect de la part des journalistes envers notre club. »
« Les clubs affirment toujours que tout va bien avec les médias et c’est très hypocrite de dire ça » rétorque Romain Molina. « La réalité est que tous les dirigeants de clubs sont là pour le business, et cela fait bien longtemps qu’est mort ce que j’ai appelé dans mon livre le sens du Beautiful Game ! »
« C’est une bataille d’image et d’égo ajoute Romain Molina. Les propriétaires des clubs préfèrent forcément dire qu’ils sont là pour le sport et non pour les affaires. Ils seraient prêts à tout, y compris faire publier une fausse rumeur afin que les prix des transferts augmentent, par exemple. Dans le monde du foot, cela se fait très souvent. »
L’avenir par YouTube ou Twitch?
L’avenir de l’exercice du journalisme sportif se cache peut-être sur les nouvelles plateformes comme l’explique Alex De Castro, commentateur RMC depuis 5 ans, qui a pu travailler sur beaucoup de médias différents : « J’ai commencé en presse écrite et j’ai fait de la radio avant de rejoindre RMC et la télévision et depuis 2 ans maintenant, je suis présent sur YouTube et Twitch. Je me rends compte à quel point ces médias sont très complémentaires avec les médias traditionnels. Il est tout à fait possible de suivre une rencontre de football à la télévision avant de regarder un débriefing du match sur Twitch. Cela représente une vraie évolution pour le milieu du journalisme sportif car les nouvelles plateformes offrent de nouvelles perspectives. Le journaliste a plus de liberté, il est facile de se lancer sur ces plateformes et peut être à son compte. »
Le journaliste de la RTS, Philippe Von Burg, voit lui aussi d’un très bon œil l’arrivée de ces plateformes : « L’arrivée de YouTube, Twitch et les autres plateformes sont des très bons accélérateurs pour les médias établis, ils les poussent à se renouveler dans leur manière de travailler et dans leur contenu. » Cependant, le journaliste indépendant et lui-même propriétaire d’une chaine YouTube, Romain Molina, tempère: « Dans les faits, cela crée une nouvelle forme de journalisme mais peu de gens savent bien traiter les informations. Cela reste souvent superficiel et moins professionnel. Ainsi, peu de recherches y sont effectuées par les journalistes. De plus, il y a aussi des questions des viabilité financière à prendre en compte. Certes, les journalistes peuvent se lancer sur ces plateformes mais aujourd’hui il n’est pas simple de gagner de l’argent avec elles. »  Selon Laurent Favre, rédacteur en chef des sports pour le quotidien Le Temps, de nombreuses plateformes de streaming pourraient très bientôt acquérir les droits de certaines compétitions, offrant ainsi un vivier d’emplois pour les futurs journalistes sportifs : « Dazn et Amazon s’intéressent de plus en plus aux compétitions sportives. Les droits de ces compétitions deviennent très chers. Cependant, cela entraîne des pertes en visibilité car peu de gens pourront suivre le sport. »
 
 

Ethan Fasnacht


L’Ecole de Iournalisme et de Communication de Genève



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