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Enquête: le fact-checking, ou comment les médias se réinventent

Samedi 5 Juin 2021

En pleine révolution numérique, les journalistes professionnels ont peu à peu perdu le monopole de l’information. Face à la montée en puissance des réseaux sociaux et à l’explosion des fake-news, une pratique fait son apparition en Europe : le fact-checking, en français, vérification des faits. Venue des États-Unis, Trump à l’appui, les nouvelles rubriques consacrées à la vérification des faits n’en finissent plus d’émerger.


« Les journalistes n’ont plus de monopole de l’information depuis belle lurette. L’heure est à la réappropriation par les professionnels de l’information de la création de contenus à valeur ajoutée ou de qualité », lance Philippe Amez-Droz, spécialiste des médias, docteur et chargé de cours Medialab à l’université de Genève. Entre l’émergence des réseaux sociaux, l’arrivée du marketing digital et la professionnalisation de la propagande, les médias traditionnels ont peu à peu perdu le monopole de la production d’information. Ainsi, la presse fait face à de grands défis alors que le contenu se diversifie toujours plus et que les sources sont de moins en moins scrupuleuses.
« De nos jours, internet et les réseaux sociaux sont devenus de vraies sources d’informations pour beaucoup d’internautes », précise Géraldine Wong Sak Hoi, responsable de la rubrique de fact-cheking chez Swissinfo.ch. Pour pallier la montée en puissance de cette nouvelle pratique du journalisme, « il a fallu que les médias apprennent à vivre avec ces nouveaux canaux d’informations et qu’ils se mettent à en vérifier l’intégrité », explique Julien Pain, ancien reporter pour France24, puis créateur de l’instant Detox pour France Info.
Le fact-checking : une pratique en expansion
Précurseur en la matière, Julien Pain, évoque en fait une nouvelle pratique en expansion : le fact-checking. « C’est une discipline très variée. Elle va de l’analyse d’images amateurs au contrôle d’assertions sur réseaux sociaux, en passant par la vérification de la parole politique », explique-t-il. Le phénomène, qui a démarré aux États-Unis, s’est beaucoup développé cette dernière décennie. « Historiquement, cela avait comme but de garder un œil sur les promesses faites par les politiciens, mais aussi de vérifier les propos avancés durant leurs campagnes », détaille Géraldine Wong Sak Hoi.
Pourtant cette pratique, ces cinq dernières années, a pris une ampleur phénoménale en Europe. Bien qu’en Suisse la pratique est encore timide, elle est vue d’un bon œil par les spécialistes des médias : « Le développement du fact-checking démontre la capacité d’adaptation des rédactions aux nouveaux enjeux du numérique et à la montée en puissance de la blogosphère, des influenceurs et des réseaux sociaux », commente Philippe Amez-Droz, le spécialiste des médias à l’université de Genève.
Trump au pouvoir et les fakes-news
Si cette révolution numérique a fait perdre leurs lettres de noblesse aux journalistes, c’est l’augmentation brutale des fake-news qui a incité le milieux des médias professionnels à se réinventer. « Les fake-news sont en train de s’étendre de façon sidérante. La distorsion de la vérité est le reflet de propagandistes professionnels très habiles et des influenceurs qui travaillent pour le secteur marchand. On l’a d’ailleurs vu à travers les élections américaines et l’ère Trump. », déplore Philippe Amez-Droz. Un constat unanimement partagé par les acteurs du domaine, qui ne manquent pas de nommer l’un des principaux colporteurs de fake-news : Donald Trump.
« C’est la présidentielle de 2016 aux États-Unis qui a poussé de plus en plus de médias à créer ces nouvelles rubriques de vérification des faits », précise Géraldine Wing Sak Hoi, alors que Dominique Von Burg, président du Conseil suisse de la presse confirme : « L’arrivée de Trump au pouvoir a joué un rôle important dans l’expansion des fakes-news et, dès lors, les journalistes ont vraiment pris conscience qu’ils ne pouvaient plus prendre pour argent comptant ce qu’on leur dit en conférence de presse ».
Une concurrence avec les réseaux sociaux
Une réalité avec laquelle les rédactions doivent maintenant composer et qui a fait naître de nombreuses plateformes de vérification des faits. « Lorsque j’ai commencé le fact-checking, c’était par nécessité pour ma rédaction qui commençait à utiliser des images amateurs pour illustrer leurs reportages. J’ai ainsi créé un service de vérifications de ces images afin d’en contrôler l’intégrité », précise Julien Pain.
En concurrence constante avec le web et les réseaux sociaux, la profession se lance alors dans un bras de fer avec les journalistes non professionnels qui fleurissent sur la toile. Les rédactions passent donc du rôle de relais d’information, à celui de médiateur de l’info. « Cette confrontation relève l’importance du rôle de la médiation et l’importance pour les médias et les journalistes professionnels d’être soucieux du Code de déontologie de leur profession », ajoute encore Philippe Amez-Droz.
« Une pratique qui ne dit pas toujours son nom »
En Suisse, le code de déontologie est clair : Nul n’a le droit de publier des informations, des documents, des images ou des sons dont l’origine est inconnue… Et la Suisse a une instance chargée d’en garantir le respect et la déontologie journalistique. « Le Conseil suisse de la presse doit régulièrement arbitrer des cas d’articles qui colportent des fake-news », précise Dominique Von Burg, son président.  Et d’ajouter : « Le fact-checking est aussi une pratique qui ne dit pas toujours son nom car le journaliste doit jouer ce rôle de certificateur et vérifier ses informations. C’est l’un des principaux aspects qui différencie l’information journalistique d’une autre.
Un métier en mutation
Si le rôle des journalistes semble doucement se redessiner, il reste à savoir si cette transition en fera encore un métier d’avenir. « Les journalistes d’aujourd’hui doivent être formés à se distancer de la propagande et à maîtriser les outils qui rendent le combat entre l’information et la communication plus loyal », insiste Philippe Amez-Droz. Un pas qui semble déjà avoir été pris, à l’aune la pandémie que nous traversons. Il en est pour preuve que les rédactions suisses révèlent à l’unanimité avoir gagné en audience ou en nombre d’abonnés, à l’occasion de la crise du Covid-19. « Cela est révélateur de l’existence d’une attitude adulte et responsable en période de crise que révèle le besoin de s’informer aux meilleures sources », se réjouit encore le spécialiste des médias.
Ainsi, parfois, certaines situations extraordinaires, comme cette pandémie, permettent de rappeler à l’évidence : « Le rôle du journaliste professionnel restera toujours le même : procurer des informations vraies et précises au public mais aussi responsabiliser la parole politique », rappelle la responsable de la rubrique fact-checking de Swissinfo.ch. De son côté, Julien Pain, le fact-checker reconnu, rappelle à quel point « les outils journalistiques pour lutter contre les fausses infos sont importants pour éviter qu’elles ne se popularisent ».
Dans un monde en constante évolution, c’est donc bien armée que la profession peut alors reprendre le chemin de la splendeur 2.0 : « les journalistes en 2021 sont sans nul doute mieux formés et plus aguerris qu’avant l’ère des réseaux sociaux », conclut Philippe Amez-Droz

«Le journalisme n’est pas un métier de validation»: La voix dissonante d’Edwy Plenel

« Le journalisme, c’est s’occuper de ses propres infos, pas vérifier celle des autres! », proteste Edwy Plenel, directeur du journal d’investigation français, Médiapart. Quand beaucoup de protagonistes s’accordent à dire que le fact-checking est une bonne pratique, le journaliste qui a révélé de nombreuses grandes affaires en France confie son scepticisme face à cette pratique : « L’intention a l’air sympathique mais le journalisme n’est pas un métier de validation mais bien celui de chercher des informations inédites et de les recouper ».
 
Alors qu’Edwy Plenel, ancien rédacteur en chef du Monde, ne réfute pas que d’excellents journalistes s’expérimentent au fact-checking par nécessité, il s’oppose fermement aux plateformes sur lesquelles publient souvent ceux-ci. « Que ce soit Le Monde, Libération ou d’autres, ils utilisent les réseaux sociaux pour diffuser le fact-checking. Et ce qui pour moi, pose problème, c’est que c’est une façon détournée d’avoir des aides financières de multinationales. Il serait plus utile d’utiliser cet argent pour aller enquêter sur le terrain », explique le trublion des médias français.
Un constat qui ne laisse pas de place à la surprise venant de celui qui était autrefois militant trotskiste. Et s’il n’évoque pas vraiment de solution pour lutter contre les « mensonges et les erreurs portées par politiciens et les responsables de pouvoir », il considère que c’est aux journalistes de bien faire leur métier. « Je pense que les réseaux sociaux font déjà du fact-checking et que les citoyens rectifient très bien eux-mêmes les erreurs qui sont faites », conclut Edwy Plenel.

Joachim Tapia Almosnino


L’Ecole de Iournalisme et de Communication de Genève



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