Ce nouveau genre journalistique à part entière : la BD-reportage

Mardi 6 Mars 2018

Elle fleurit en revue ou en album, la BD-reportage est un nouveau genre du 9ème art apparu sous l'impulsion de l'américain Joe Sacco. Mêlant BD et journalisme, elle obtient un succès grandissant chez les lecteurs des deux genres, allant jusqu'à côtoyer les classiques. Enquête sur ce nouveau mode d'information.


On dit souvent qu'une image vaut mille mots. La BD-reportage ou BD du réel s'est développée depuis quelques années avec des revues comme La Revue Dessinée ou XXI, ou bien encore les albums de Guy Delisle (Chronique de Jérusalem), Mathieu Sapin (Le château, Gérard) ou Joe Sacco (Gaza 1956), des auteurs primés à des nombreuses reprises pour leurs romans graphiques. Cette nouvelle bande dessinée du réel renverse l’image d’un média considéré durant longtemps comme adolescent. Si certaines thématiques étaient déjà abordées par la fiction comme le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh qui traite de l'homosexualité ou Pays Kaki de Christophe Girard qui conte le service militaire, le mot d'ordre est désormais le même que celui des journalistes : le terrain. Et ce virage amène un public encore plus large à s'intéresser au neuvième art. Cet exercice se veut une forme de journalisme « sérieux » d'autant plus que l'auteur se pose en témoin du lieu et de l'époque sur des sujets éclectiques. La BD-reportage présente un grand avantage : elle permet de rentrer là où les équipes de caméras et de radios ne sont pas admises. David Servenay est journaliste et co-fondateur de la Revue Dessinée, un trimestriel d'information en BD. Sa publication associe un binôme journaliste-dessinateur invité à travailler conjointement sur des sujets d'actualité. Les planches sont payées de la même façon pour le dessinateur et le journaliste (environ 150 euros).
Lecture plus fluide
« Un des objectifs de départ de La Revue Dessinée était de lutter contre la précarité de ce métier pour lequel des gens passent beaucoup de temps. Je rappelle qu'un quart des auteurs de BD sont au RSA », déplore David Servenay. Les auteurs publient une fois dans la revue et une seconde fois chez un éditeur traditionnel, comme Futuropolis. Le lancement de son média s'est fait suite à un constat : la culture de l'image est de plus en plus importante dans le monde actuel. Il observe aussi que les revues dessinées se sont considérablement développées depuis le lancement de la sienne en 2013. « La BD permet de reconstituer des faits journalistiquement validés en leur donnant une existence mais aussi une lecture plus fluide et intéressante que ce que l'on peut faire avec des mots ». D’autant qu’un genre s'y prête en particulier: l'enquête. « On peut avoir connaissance d'un rendez-vous avec certaines personnes. On en connaît le lieu, la date, ce qu'il en a été dit mais nous n'avons pas de photos ni de vidéos de cet événement. Le dessin permet de pallier à ses lacunes », suggère David Servenay. Il assure ainsi que c'est une manière de « redevenir un contre-pouvoir ». « Ce qui m'a toujours aussi intéressé dans la BD-reportage, c'est d'illustration des sujets abstraits comme les problèmes environnementaux ». Et d’ajouter : « La BD est un art de narration et elle évite le côté simplificateur de la caricature, avec un art du gag et de la synthétisation ». Pour le co-fondateur de la Revue, « les auteurs sont de plus en plus nombreux à sortir de leur case pour aller voir comment vit le monde ». « Et le raconter » tient-il à ajouter.
Des lecteurs de retour
Existe-il encore des sujets à traiter ? Pour le journaliste de la Revue Dessinée, c'est un « Oui » mais il ne précisera pas les thématiques. Chez les libraires, de fortes ventes sont constatées. Chaque numéro se vend en moyenne à 12000 exemplaires pour 20000 tirés. Françoise, Libraire à Bellegarde indique en vendre à « un public varié de jeunes adolescents et d'adultes qui n'achètent d'habitude pas de BD ».  Sur ses rayons, elle dispose d'environ 3 exemplaires de la revue à chaque nouvelle sortie et en recommande régulièrement en fonction de la demande. Un engouement qui s'observe au niveau national puisque pour sur la période 2015-2016, le titre voit son chiffre d'affaire doubler, passant de 300000 à 660000 euros. Sur la même période, on enregistre une multiplication par douze du nombre d'abonnés. Sur un an, ils passent même de 500 à 6000. Samuel, un acheteur régulier de La revue dessinée, dit avoir repris goût à l'information et à la BD depuis qu'il lit cette publication. « J'ai le sentiment que les informations présentes dedans sont plus ancrées dans le réel et plus certifiées. J'ai pu aussi lire des enquêtes sur des sujets que je ne connaissais pas », observe t-il. « J'aime aussi la manière simple que les auteurs utilisent pour amener l'information.  Cela me semble plus crédible que ce que je peux lire parfois dans certains journaux »

Etienne Davodeau : "L'objectif premier est de m'immerger "

Auteur complet reconnu dans le milieu du 9ème art, Etienne Davodeau est l'un des premiers auteurs français avec Christophe Girard à avoir popularisé la BD-reportage. Auteur de Rural et des Ignorants, il aborde sa manière de procéder quand il crayonne un reportage en BD.

Comment en êtes-vous venu à faire de la BD-reportage ?
Etienne Davodeau : A la fin des années 90, j'ai eu envie de raconter des choses vraies après mes lectures de Joe Sacco, un auteur que j’ai découvert avant même qu'il soit traduit en France.
Comment trouvez-vous les sujets de vos BD-reportages ?
 Pour les sujets, je n'ai pas vraiment de techniques. Je prends en compte beaucoup d'éléments que je croise sur ma route au quotidien. Je me base souvent sur ce que j'ai entendu, quelqu'un que j'ai croisé comme Richard Leroy pour Les Ignorants.
Comment procédez-vous ?
Je prends beaucoup de notes, de photos ou je stocke des souvenirs dans ma mémoire, une pratique que j'ai fortement utilisée pour Les Ignorants. Je ne dessine jamais sur place, préférant le calme de mon atelier. A chaque fois, je tente d'approcher mon sujet de manière différente. L'objectif premier est de m'immerger dedans en travaillant comme pour Les Ignorants où j'ai œuvré dans les vignes alors que j'en étais resté au stade de l'observation dans Rural.
Vous arrive-t-il de vous interdire des sujets ?
Non, tant que je trouve une manière de les aborder.
Pensez-vous que les dessinateurs se substitueront aux journalistes ?
Je ne pense pas que les auteurs de BD soient les journalistes de demain. Ce sont deux activités différentes même si on a des pratiques communes. On se différencie sur le point de vue

Benoit Collombat. " J'ai appris à mettre en image le silence "

Grand reporter à France inter depuis 1994, Benoît Collombat s'est tourné vers la BD reportage avec « Cher pays de notre enfance », un ouvrage co-signé avec Etienne Davodeau. Celui qui est plus habitué à faire entendre sa voix revient sur son expérience dans la BD-reportage
 
Comment en êtes-vous venu  à faire de la BD reportage ?
Tout simplement en lisant ! J'avais apprécié l'album L'affaire des affaires sur Clearstream réalisé par Denis Robert et Laurent Astier.
En quoi cela a-t-il changé votre manière de travailler ?
En fait, concevoir une BD-reportage n'a pas changé mon approche du journalisme en profondeur. Ce qui m'a motivé, c'était de trouver une nouvelle manière de mettre en images et en mots une enquête journalistique. J'ai appris aussi à mettre en image le silence. La BD reportage a contribué à faire ressortir une manière de faire plus adulte. Certaines BD-reportages ont ouvert une porte aux lecteurs sur certains sujets. La BD-reportage m'a amené à illustrer ce que j'ai toujours dit : le journalisme est un artisanat qui prend du temps. Celui qui ne croit pas en cette formule demeure un officier traitant.
Assumez-vous une part de subjectivité dans ce travail ?
Etienne et moi assumons forcément une part de subjectivité dans l'album car les questionnements abordés dans l'histoire sont les nôtres. Mais je tiens à préciser que pour traiter le sujet comme nous l'avons fait dans l'album, il faut savoir garder une part d'honnêteté en vérifiant correctement chaque fait et chaque source.
La Bd-reportage peut-elle sauver la presse?
Il est vrai qu'actuellement nous vivons une période partagée entre la transition numérique d'une part et une période critique d'autre part, avec le contrôle de la presse par un petit cercle restreint de gens. Ce qui compte, c'est assurément le contenu. Lui seul permettra de surmonter cette crise de l'information que nous vivons !

Vincent Malaguti


L’Ecole de Journalisme de Genève



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